Mémorial des Policiers français Victimes du Devoir

« Il y a quelque chose de plus fort que la mort,
c’est la présence des absents dans la mémoire des vivants. »

Jean d’ORMESSON

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Sous-brigadier de police de sûreté

Bernardin Vincensini

Victime du devoir le 26 février 1871

Département

Paris (75)

Affectation

Paris

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Circonstances

Décès d'origine criminelle

Contexte

Maintien de l'ordre, ou service d'ordre

Arme utilisée

Homicide, autre moyen utilisé

Dimanche 26 février 1871. Paris vit dans un état d’exaltation extrême. Accélérée par une défaite humiliante dans la guerre menée contre la Prusse, la fin du second empire fait place à une IIIème République proclamée sans véritable dessein politique.

Tout juste élu chef du pouvoir exécutif, Adolphe Thiers vient de conclure d’âpres négociations avec Otto Von Bismarck, dans le cadre du traité préliminaire de paix voyant le territoire français amputé de l’Alsace et d’une partie de la Lorraine. Le traité concède également le désarmement de la garde nationale afin que les prussiens puissent marcher victorieusement dans certains quartiers de Paris jusqu’à sa ratification. Mais une rumeur prétend que l’ennemi va s’emparer de la capitale.
Une foule surexcitée se presse sur la Place de la Bastille, où des manifestations ont lieu depuis plusieurs jours pour commémorer la révolution de février 1848, qui avait donné naissance à l’éphémère IIème République. La crainte d’une restauration monarchique est toujours prégnante, aussi, le drapeau rouge républicain est hissé ostensiblement sur la colonne de juillet où les délégués de la fédération de la garde nationale exhortent la population à prendre les armes pour résister contre l’entrée de l’ennemi prussien. Constituée de citoyens-soldats issus de tous les faubourgs, la garde nationale est depuis la défaite, seule maitresse de Paris ; laissée à la disposition d’ambitieux interlopes qui n’ignorent pas qu’elle contient plus de 25000 repris de justice. Quatorze de ces bataillons sont présents sur la place, soit une vingtaine de milliers d’hommes.
Parmi la foule, deux agents de la Sûreté ont pour instructions de transmettre heure par heure des notes de l’évènement à la préfecture de police. Il s’agit du sous-brigadier Vincensini et de l’inspecteur Cartoux, lesquels opèrent en costumes civils. Encore associée au régime du second empire, la police concentre à cette période toutes les haines les plus féroces. Imitant la foule qui crie « Vive la République! » en levant son chapeau, l’agent Vincensini est approché par un individu qui l’identifie et lui déclare : « Comment toi, un corse et ancien agent du château, tu as l’impudeur de crier cela ? ».
Presque immédiatement, les deux agents sont assaillis par une horde de forcenés et reçoivent une grêle de coups de pieds et de poings. Si l’agent Cartoux parvient à se dégager rapidement, l’agent Bernardin Vincensini est ciblé plus particulièrement et poursuivi jusque dans un débit de tabac au 205 de la rue Saint-Antoine. Arraché de son asile, le policier est frappé avec cruauté alors que l’on réclame à cors et à cris sa mise à mort. Accablé de coups et meurtri, Vincensini est trainé jusqu’au poste de la Bastille, et présenté comme un mouchard encore au service de l’empire au lieutenant Coquet du 94e bataillon de la garde nationale.
L’officier fait aussitôt fermer les grilles du poste et place Vincensini en cellule, pour sa propre sécurité. Une vingtaine de forcenés ayant pu rentrer réclame qu’il soit fusillé, ce que refuse catégoriquement l’officier qui défend que l’on prenne les armes. La foule devient de plus en plus furieuse et entame un assaut pour faire rouvrir les grilles. Coquet et ses adjoints finissent par être également menacés de mort alors qu’ils tentent un subterfuge pour laisser s’échapper Vincensini. Ne voyant aucune chance de salut, le policier finit par demander à l’officier de se livrer lui même.
Toujours maltraité, Vincensini est escorté par une foule ivre de fureur vers le boulevard Bourdon jusqu’à la jonction de la Seine. Tandis que l’on décidait de son genre de mort, une certaine hésitation favorable à la victime semblait se dessiner. Mais les vociférations plus particulières d’une femme publique, et de trois gardes nationaux du 21e bataillon donnent le ton inverse. Les origines corses communes au policier et à la famille Bonaparte sont mises en parallèle. Juchée sur un banc, la jeune femme qui n’est autre qu’une rôdeuse du Faubourg-Saint-Antoine, appelle à jeter le « sergent de ville à l’eau! » avant de lui cracher au visage. Un groupe, composé de l’artilleur et des deux chasseurs, saisit Vincensini et l’emmène sur les berges du quai Henri-IV. Les suppliciers lui ligotent les membres, l’attache à une planche et le jette à l’eau.
Contre toute attente, le vigoureux policier, bon nageur, parvient à défaire ses liens mal serrés. La scène n’est pas du goût de l’assistance hystérique répartie sur le quai. Parmi la centaine de personnes présentes, certaines se mettent à le lapider avec des débris trouvés le long du quai. Bien que blessé, Vincensini parvient à atteindre à la nage l’estacade de la pointe de l’île Saint-Louis, où le pilote d’un bateau-mouche, le sieur Marthoud, tente de lui venir en aide en lui jetant une bouée. Il est aussitôt menacé et assailli par la foule qui vient le surplomber. Tandis que Vincensini tente d’agripper le bois mouillé de l’estacade, un individu lui porte des coups de perche, un autre vient lui briser une brique sur la tête. Son corps finit par sombrer pour ne plus jamais reparaître.
Le 9 juin, un charretier qui se trouvait sur la berge du quai d’Orsay retira son corps du fleuve, à cent mètres en aval du Pont des Invalides. Non reconnus, les restes de l’infortuné sous-brigadier furent transportés à la Morgue et de là au cimetière des hôpitaux (Ivry-ancien), où ils furent inhumés le 15 juin suivant. Reconnus le 15 septembre, ils furent exhumés le 17 octobre de la même année et déposés dans une concession décennale au cimetière de Boulogne-sur-Seine. On les exhuma de nouveau, le 12 décembre 1876, pour leur donner une sépulture définitive dans un caveau de famille construit dans le même cimetière (5e division, a0 42).

Une longue et minutieuse enquête, nourrie de témoignages particulièrement précis, a permis d’identifier six individus, convaincus de violences sur agent de la force publique avec intention de donner la mort, et assassinat sur agent de la force publique. La femme identifiée comme une prostituée du Faubourg-Saint-Antoine décède pendant sa détention provisoire ; quant aux soldats du 21e bataillon de la garde nationale, libéré par les fédérés de la Commune, presque tous sont morts pour elle dans les combats de mai 1871 avec l’armée régulière.

Le 25 août, à la suite des évènements de la Commune, fut votée la dissolution des gardes nationales dans toutes les communes de France. L’article 6 de la loi du 27 juillet 1872 prévoit que « tout corps organisé en armes et soumis aux lois militaires, fait partie de l’armée et relève du ministère de la guerre ». La garde nationale était ainsi définitivement supprimée.

Le 26 février 1874, le 18e conseil de guerre de la 1ère division militaire, compétent en matière insurrectionnelle, condamnait à mort Emile Bonnard, quarante ans, et Pierre Hubert Pélata, vingt-sept ans, pour leurs rôles actifs dans l’assassinat du sous-brigadier Vincensini. Le recours formulé est rejeté le 16 mars et le pourvoi en cassation rejeté le 10 avril de la même année.

Le 30 mai de cette même année, Pelata apprend que sa peine est commuée aux travaux forcés à perpétuité en colonie pénitentiaire de Nouvelle-Calédonie ; il sera finalement gracié du restant de sa peine en 1880.

A l’aube du 6 juin, Bonnard est transporté de la prison de la rue du Cherche-Midi vers le polygone du bois de Vincennes, où il est fusillé sur-le-champ. Cet ancien lieutenant des fédérés de la Commune de la 4e légion, délégué à la mairie du 4e arrdt était l’un des plus ardents à traquer et punir les réfractaires, vantant sans cesse son crime.

Biographie

Administration d'emploi

Préfecture de police

Corps

Corps d'encadrement et d'application

Né à Serragio (Corse), le 12 décembre 1825, marié.

Nommé sergent de ville le 1er novembre 1854, puis inspecteur de police le 1er juillet ; devint sous-brigadier le 10 mars 1866 et fut attaché, en cette qualité, à la brigade du Bois ; entra au service de sûreté le 17 septembre 1870 et fut licencié le 31 octobre suivant.

Il reprit ses fonctions de sous-brigadier au service de sûreté le 16 janvier 1871.

Inhumé dans un caveau de famille au cimetière de Boulogne-sur-Seine.

Sources et références

Les énigmes d la guerre de 1870 et de la commune, éd de Crémille, Genève – 1970. Le Pays du 16/04/1873, « Faits-divers »
La Petite Presse du 07/06/1874, « Exécution de Bonnard, le meurtrier de Vincensini »
Journal des commissaires de police : recueil de législation, de jurisprudence […], année 1874, pages 179 à 189Répertoire du commissariat du Gros-Caillou (9 juin 1871).
Répertoire du commissariat du quartier Notre-Dame (15 septembre 1871).

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